Dynamiques Professionnelles d'Artistes

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Entretien du 7 mars 2007 réalisé par Christian TUBEUF Dynamiques Professionnelles d’Artistes 06 30 50 50 58
 
Haute-couture et insertion

Sakina M’Sa, comment cette aventure a-t-elle commencé ?
Je réalise maintenant, avec le développement de la création d’entreprise d’insertion, comment je réunis des préoccupations personnelles assez anciennes. Il a fallu assez tôt que je mène simultanément différentes activités. Moi même j’ai bénéficié d’une bourse. En effet, la Haute-couture est un métier de luxe ce qui demande beaucoup d’argent, ne serait-ce que pour se payer les études. J’ai eu la chance en 1990, qu’une femme me remarque, Maryline Bellieud-Vigouroux. Elle était la femme du Maire de Marseille et avait lancé en 1988 l’Institut de la mode dans cette ville. Grace à elle, j’ai bénéficié d’une bourse d’études, ce qui permettait de payer une partie de la scolarité. Et de front à tout cela, simultanément avec des amis, j’ai monté ma première association, non pas de mode, mais de couture.

 



Puis ensuite, vous avez quitté Marseille ?
Arrivant à Bagnolet, je ne m’en sortais pas financièrement. Je me suis rapprochée de la Mission locale. Très vite, je me suis retrouvée à démarrer des cours de couture dans un centre de quartier pour des adolescentes. Puis, l’atelier s’est élargi à des femmes moins jeunes. Elles m’ont appris des techniques d'assemblage et de broderie. Je demandais à ces femmes de m’amener leurs robes de mariage et d’autres vêtements locaux si remplis de codes culturels. On partageait.
J’ai eu la chance d’apprendre la haute couture en France. Dans mon pays, j’aurais appris à coudre sans patronage, autrement dit dans la tête… Alors que faire des patronages, c’est gagner du temps pour la production en nombre.
A cette époque, je montais des projets culturels. Je ne mettais pas en avant l’insertion avec le vocabulaire et les concepts que je découvre actuellement (mobilisation, dynamisation, « publics », « arriver à l’heure », etc.).

 
Un atelier de couture cela ne relève pourtant pas que du champ culturel ?
Effectivement, c'est alors que j'ai abordé l'atelier avec les femmes comme si je devais moi-même présenter ma collection, en n’ayant pas droit à l’erreur. Par exemple en faisant des cartons d’invitation impeccables. Je l’ai vite compris, c’est par un travail professionnel que l’on obtient une véritable valorisation du travail fourni. Ce n’était pas encore valorisable sur le plan économique.
Et puis il y avait l’ambigüité de mon statut. Je travaillais dans le cadre d’une résidence d’artiste. On reçoit des subventions d’une collectivité locale, mais on ne doit pas entrer dans l’économique en vendant les réalisations. Autour du projet de « Fête des femmes », nous étions cependant au bord de l’activité économique. D’ailleurs à l’époque, je n’avais pas d’interlocuteur économique. Pour le public jeune, mes interlocuteurs appartenaient au service Jeunesse. Pour les femmes en insertion sociale et culturelle, mon interlocuteur était un centre de quartier. J’ai décidé de conclure le travail commun par un défilé, un défilé spectacle et non pas un défilé de promotion commerciale.

 



Eurolines fut un évènement…
Oui, l’année 2000 a été une année remarquable. Avec le soutien de la ville de Bagnolet et du Conseil Général de la Seine Saint Denis, je travaillais à un projet qui s’appelait « Frontières communes ». Il y avait les résidentes d’une maison de retraite pour qui j’avais sollicité le coiffeur-maquilleur de mes défilés. Le projet regroupait aussi les femmes mobilisées autour de la Maison des Femmes Berbères. Il y avait enfin de jeunes adolescentes. C’était un « cocktail » mais on travaillait sur un thème précis : A partir de la connaissance de l’artisanat ou des manières de faire qu’on a laissés au pays et de que l’on a découvert ici, comment montrer une nouvelle capacité de création dans la mode ? Nous avons présenté avec elles ce travail final dans la gare routière Eurolines de la Porte de Bagnolet. Cinq cent personnes se sont déplacées. Il y avait Jean Baudrillard qui ensuite a écrit des textes sur ma démarche, il y avait Monique Lang, et bien d’autres encore. Nous avions créé du tissu social. Mais peut-être aussi du tissu économique…

Comment avez-vous créé ces effets économiques ?
Ce défilé fut l’occasion d’une première commande commerciale de la part de… l’acheteuse des Galeries Lafayette. Elle me demanda de dessiner et de préparer une collection.
La mode, c’est très particulier. Le créateur de mode est très seul pour s’organiser et répondre à des marchés. De plus, je ne pouvais vendre une collection aux galeries Lafayette à partir de notre association. J’ai ressenti alors les contradictions de mon organisation. Comprenez bien que les dessins que nous faisions dansles résidences d’artistes étaient assimilés à des performances artistiques. J’ai alors créé une SARL. Puis, entre 2002 et 2005, de nouvelles contradictions sont nées.

Quelles contradictions ?
D’un côté je générais du chiffre d’affaires dans la SARL, de l’autre côté je voulais continuer ce travail commun de partage et de création avec des femmes. L’audit de l’Essec, en 2005, a été un révélateur. Cet audit a mis en évidence que j’avais une double activité et que je risquais une explosion personnelle. Les deux activités, d’une part bénévole et d’autre part de fabrication avec la SARL, étaient pour moi complémentaires. L’audit de l’Essec a permis de faire émerger l’idée d’intégrer ces deux dimensions dans une entreprise d’insertion.

Où en êtes-vous du lancement de cette entreprise d’insertion ?
Cette entreprise d’insertion, sous forme associative fondée en septembre 2006, a donc pour objet de réunir les diverses composantes de mon projet personnel. Il s’agit à travers cette entreprise d’insertion d’intégrer le projet économique, le projet social et le projet culturel.
Ce sera sans doute opérationnel, comme je le souhaite, sur le second semestre 2007. Aujourd’hui, avec l’aide de la Boutique de Gestion de Paris et du GEAI, on réfléchit encore à ce montage juridique et économique complexe. Faut-il organiser la production et la fabrication dans l’association puis la commercialisation dans la SARL actuelle ? Ma préférence irait vers la solution la plus unifiante. On prend donc le temps de bien peser tout cela avant de démarrer, et en attendant nous nous activons sur le business plan et différents scénarios de montage
.

Dans l’immédiat que fait l’association/entreprise d’insertion?
L’association travaille sur un projet qui devrait me permettre de sélectionner 3 femmes pour l’atelier d’insertion parmi la quinzaine de femmes qui réalise l’opération actuelle au Petit Palais, une opération que je trouve merveilleuse.
Les ateliers mobilisent trois partenaires dont l’association Mosaïques. Parmi les œuvres présentées au Petit Palais , le groupe observe l’évolution des modes vestimentaires des femmes du 19ème siècle. Après l’exposé avec une conférencière et le décorticage réalisé ensemble, nous reprenons des vêtements de l’époque et nous créons et fabriquons de nouveaux modèles selon la méthode que j’ai développée. Je suis très fière d’avoir convaincu le directeur du Petit Palais de montrer cela à l’issue de l’opération. Catherine Ornen sera commissaire de l’exposition, c’est une spécialiste entre autres des œuvres créées par Chanel. Cette initiative produit des effets vraiment inattendus. Pour la plupart de ces femmes, c’était la première fois qu’elles entraient dans un tel musée. L’une d’entre elles, m’a confié qu’elle y était revenue seule, pour voir si elle en était capable. La Haute-couture, comme les grands musées génère une certaine timidité. Ensemble en travaillant, nous dépassons cette appréhension. N’est-ce pas là une contribution à un travail de médiation culturelle ?

Contact :
Sakina M'SA
6, rue des gardes 75018 Paris
T. 01 56 55 50 90
sakina.msa@free.fr  
www.sakinamsa.org