Dynamiques Professionnelles d'Artistes

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Entretien du 19 février 2007 réalisé par Christian TUBEUF Dynamiques Professionnelles d’Artistes 06 30 50 50 58

 

La ville a besoin de pollinisation…

Pourquoi un artiste en résidence dans un quartier et qui intervient sur l'espace urbain en est-il venu aux abeilles ?
En apparence, la technologie de l'abeille est inopportune dans une perspective de réappropriation de son quartier. J'habite à Saint Denis et je travaille à la justesse du mot “sensible” que l'on applique à un quartier. En faiseur d’images, et lorsque je me suis retrouvé à faire des images “sensibles” en ville, j'ai été confronté à une saturation d'images. Il y a d'un côté les prises de paroles sur les murs qui relèvent parfois plus d’une pollution de l'espace urbain que d’une prise de paroles au réel et puis d'autre part il y a un écrasement par les images qui sont faites pour des revendications commerciales. La ville déborde de signes et d’images que l'on n'a pas le temps de lire. En progressant dans une pratique urbaine pour exprimer et faire exprimer un point de vue sur l'espace public du quartier, on se retrouve devant une succession d'espaces privés. Poser des abeilles sur un trottoir réorganise l'espace public. Tout à coup l'espace public devient une zone de butinage.

 



Que devient l'artiste quand vous créez le « Parti poétique » ?
J'ai expérimenté dans les faits les limites de l'image. Comment exprimer et partager autrement des sentiments tels que la colère, la joie, etc., en un mot une sensibilité ? Et comment décoder ensuite ? Ce qui est formidable avec l'abeille c'est son universalité. Chacun y voit ses propres images, ses peurs, ses aprioris, un effet de mémoire aussi. Nous avons tous des histoires à raconter de peurs de piqures, d'essaim qui a traversé la cour de l'école, du nid qu'une grand-mère a découvert dans les volets de la maison. Nous avons aussi en mémoire le souvenir d'un dessert cuisiné au miel et même certains évoquent des rituels et usages médicinaux pour lesquels le miel n'est pas utilisé comme aliment. Mais ce qui m'intéresse, ce n’est pas tant d'être un accoucheur de mémoires, c'est cette manière particulière que l'abeille me donne et nous donne pour questionner la ville. Par exemple, l'abeille du haut de ses 80 millions d'années d'existence permet de se poser la question d'une ressource sauvage qui existerait ici même dans les interstices de la ville qui redevient à la fois un lieu de culture et une sorte d’écosystème surnaturel.
Pour répondre à votre question, si je n'avais plus mon miel et mes abeilles, je ne pourrais pas revenir à mon expression graphique antérieure : je travaillerai aux images, avec moins d'outils et de codes qu'avant, et je veillerai à ce que ces images soient des aides de décloisonnements nourries par ce que j'ai pu recueillir auprès de mes interlocuteurs dans l'espace d'intervention. En somme, je ne sais pas si je vous montrerai une image ou si je vous raconterai en une phrase une expérience formée en moi.

Comment se formule une commande publique pour un artiste comme vous ?
Aujourd’hui, mon travail de “Pollinisation de la ville” semble plus qu’hier reconnu sur sa dimension artistique et publique. Par le passé je ne suis pas certain que la commande publique ait été d'emblée intéressée par l’hybridation disciplinaire de ma démarche. C’est finalement en ne cherchant pas à être un trouveur que je fais des découvertes. Je cherche à chercher et chemin faisant, je croise des chercheurs, des décideurs et d'autres acteurs de la cité, avec lesquels nous mutualisons nos champs de vision.
A Roubaix, il y a eu une demande immédiate de pérennité et j'ai bénéficié d'une commande publique pour que les abeilles restent après le départ de l'artiste. Il fallait que les abeilles s'installent de manière permanente dans des espaces publics de la ville. Ce fut à la Piscine, à la Condition publique et dans un jardin partagé. Ces installations doivent alors se croiser avec du projet et de l'action locale. Alors bien sûr, certains froncent les sourcils quand je leur dis que je suis graphiculteur, plasticien et éleveur d’abeilles urbaines et que je travaille à la pollinisation de la Ville. Actuellement, dans le jardin du Chapeau Rouge du 19ème arrondissement de Paris, nous cherchons ensemble à comprendre comment les abeilles s'installent et tissent avec l’espace public et les riverains. Le rucher expérimental sur le toit de la Mairie de Saint Denis depuis 2000 poursuit cette recherche. Le travail avec le Centre Pompidou depuis 2006, et l’invitation du Parc de la Villette pour que je devienne artiste associé au Parc pour 3 ans va aussi dans ce sens.
Pour moi, en 10 ans d'interventions, les abeilles ont pris le pas sur les images. Je vais bien plus loin avec les abeilles. En association de la DRAC et DPVI sur le projet « L’erreur est urbaine », dans le cadre du Festival Paris Quartier d'été, l'hypothèse était de questionner avec l’abeille le genre urbain. A partir d'une proposition artistique, une équipe s'est formée et grâce au couple « les abeilles / mon travail », on observait le processus des rencontres, les faces à faces. Je reprends donc à mon compte cette expression entendue à propos de mes travaux d'un « embrayeur d’imaginaire” sur un quartier, une ville, une agglomération qui selon moi est le motif même de la commande publique.

Vous parlez aussi de « butineur urbain » ?
En effet, car quand on a réussi en 2004 à poser 80 000 abeilles sur un trottoir de Paris, pour un mois de pollinisation, c'est aussi parce qu'en amont on a réussi à obtenir l'autorisation du Préfet et parce qu'en aval que l'on a réalisé une cohabitation entre les abeilles et les habitants. Ce sont alors des pans de questions inattendues qui surgissent et qui font rebondir les perspectives de développement urbain. Ainsi, en travaillant avec les abeilles à l'horizontale d'une ville comme Paris, nous avons pu redéfinir en relation avec le Centre Pompidou ce que pouvaient être des “promenades urbaines en zones de butinages” dans Paris. L'abeille, comme prétexte, nous permet de trouver de nouveaux points de vue sur une ville que nous croyons connaître et qui conserve sa part d'invisible.
L'artiste et le poète sont donc à solliciter pour aménager la ville?
La ville est gourmande d’expertises de sociologues, urbanistes etc. L’expertise ou tout au moins la sensibilité de certains artistes sensibles à la question urbaine, doit remplir une mission complémentaire. Un métier est à créer, celui de décloisonneur-tisseur. Si, par mon travail d'artiste et avec les abeilles, j'ai pu contribuer à décloisonner et à tisser, tant mieux ! L'urbaniste, le décideur doivent intervenir sur le projet de ce que sera la ville demain, mais en écoutant à la fois ceux qui souffrent, ceux qui ont des idées, des attentes, et des bouts de solutions.
La pollinisation de la ville, offre peut être un point de vue nouveau, qui permet d’aborder la ville et ses appropriations à travers des questions qui ne se réduisent pas à sa stricte fonctionnalité. L'artiste a son mot à dire pour que la ville ne soit pas que de la sécurité, du confort et du travail. On oublie trop souvent en route la part de l'humain, on oublie la part d'imprévisible et la nécessité de ne pas tout programmer et remplir et que l’appropriation d’un certain nombre d’espaces publics s’accroche aux plis, au fait que la ville si elle devient lisse n’est plus habitable.

Précisément, pour finir, pourriez-vous nous parler de ce que vos abeilles peuvent vous révéler ?
Ce qui m'épate à chaque fois, ce sont les réactions de l'homo urbanicus devant la présence d'abeilles sur le trottoir. La phobie de l'insecte et la peur dépassent la réalité. Et j'entends dire de l'un à l'autre : »Attention aux abeilles ! » au lieu de «Regarde, des abeilles ». Ce qui me fait dire que les jeunes et les abeilles ont quelque chose en commun du genre «Attention, une abeille », «Attention, un jeune ».
Ma « pollinisation de la ville » permet d'aider de passer avec les abeilles d'un constat de peurs et de méconnaissance à une activité dynamisante de curiosité. Faites-donc le parallèle entre des phénomènes de rejets sociaux et les 400 abeilles qui sortent de la ruche à chaque heure du jour et qui n'auront piqué personne... La curiosité remplace la peur. Sans faire d'anthropomorphisme, la ruche enseigne et renseigne sur la Ville.




Olivier Darné / Parti Poétique
25, rue Roland Vachette 93200 Saint-Denis
T. 01 42 35 84 34
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